Sortez moi de moi!

Parcours l'informateur des arts, été 2000 ­ vol.6 no. 3, Dorota Kozinska

Les Autres, le Moi, le complexe de Narcisse. Tels sont les thèmes de la peinture de l'artiste montréalaise Claude Saint-Jacques. Ce n'est pas forcément la première idée qui nous vient à l'esprit quand on regarde ses élégants travaux tout en nuances. Mais après un moment d'attention soutenue, en se concentrant plus précisément sur la forme féminine stylisée qui est au centre de la plupart de ses tableaux, le spectateur commence doucement à chercher la signification du choix de la pose et du symbolisme de la composition, cherchant à déchiffrer le sens derrière la simplicité trompeuse de la représentation.

Cette tentative fait précisément écho à la recherche personnelle de l'artiste, en quête de l'essence de l'être, du Moi. Au cours de ce processus, artiste et spectateur peuvent tous deux se trouver face à face avec la dualité inhérente à la psyché humaine... et la danse des masques commence. Claude Saint-Jacques dépouille l'être de toutes ses couches métaphysiques, et elle le fait en réduisant le corps humain à sa plus simple expression : une silhouette sans tête ni membres, qui s'apparente plus à un symbole qu'à une personne.

Des titres comme Athena imprègnent certaines figures d'un sens mythologique ou antique. Dans ce travail en particulier, en exposition à la Galerie Saint-Dizier, dans le Vieux-Montréal, le torse sculpté d'une femme en blanc, en contraste sur un fond noir, évoque une sentinelle mythique dont le corps est marqué par d'étranges écritures à peine visibles.

Diner sur la 47e Rue est remarquable par sa composition, plus complexe, qui combine la forme humaine avec des silhouettes géométriques, créant ainsi un étrange dialogue entre le figuratif et l'abstrait. La couleur joue un rôle important dans cette uvre.

La délicate robe en voile caressant le corps plus qu'elle ne le drape offre un contraste avec les tons sombres du dessin des losanges aux angles aigus qui complète l'image. Dans En attendant I'Orage, la pâle robe bleue du personnage est maladroitement posée sur un corps aux contours un peu flous dont la vulnérabilité est accentuée par le titre menaçant. Un déferlement de jupes est au centre du Bal des Finissants, dans lequel la forme féminine symbolique danse parmi des jaunes, des bleus et des gris très doux.

La mythique Vénus de Claude Saint-Jacques apparaît quant à elle comme la création auto biographique d'une artiste solitaire. &laqno; Je suis inspirée uniquement par ce qui est en moi » , a-t-elle un jour précisé e parlant de son processus créatif. On ressent d'ailleurs ce mouvement à la fois intuitif et recherché de la main de l'artiste sur la toile.

Des arrière-plans émergent des êtres qui sont a la fois l'expression de la personnalité de l'artiste et de celle d'un spectateur tout juste perceptible qui serait sur le point de se mettre en lumière, mais qui demeure trop timide pour exposer ses traits. Ces personnages sans visage, tentatives de création incomplètes et vulnérables, dégagent toutefois une présence que l'on ne saurait ignorer.

Le mystère de l'art de Saint-Jacques tient dans ce qui se camoufle juste sous la surface du portrait, et qui est simplement suggéré par des bordures chatoyantes qui encadrent et contournent une représentation humaine hyper simplifiée, comme si une manifestation de l'invisible, une énergie détachée de ce monde, avait pénétré le corps. Peut-être cela pourrait-il être l'âme?

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