BILAN D'UN SUCCÈS

Parcours, été 93, Gaston Roberge

 
E n 1978, Claude Saint-Jacques terminait ses beaux-arts à l'UQAM. Depuis, elle a participé à de nombreuses expositions de groupe ou en solo à l'occasion desquelles plusieurs collectionneurs privés et publics se sont procuré ses oeuvres. Aujourd'hui, à un moment charnière de sa carrière, l'artiste sait fort bien qu'il n'y a rien d'acquis dans le merveilleux mondes des arts. Elle ne souhaite rien d'autre que d'être respectée de ses pairs, et de continuer a vivre de son travail. La gloire, la fortune, l'amour : les choses simples de la vie, quoi!
 
Pendant trois semaines, en mai dernier, elle présentait à la galerie Simon Blais, une trentaine de ses toiles récentes. L'évènement a été très bien couvert par les médias; articles, entrevues télévisées et radiophoniques ont ainsi aidé à la diffusion en galerie. Grands tableaux ou formats "récession", plus de la moitié ont trouvé preneur : trois ou quatre coups de foudre de particuliers, un collectionneur corporatif qui s'en est procuré trois d'un coup, des amateurs séduits; on a même vu, par un samedi ensoleillé, un gamin faire le croquis d'un des tableaux de l'exposition pour le montrer à sa classe! On ne parle plus à ce moment-là de succès d'estime, mais bien de succès tout court, et dont le mérite revient sans contredit à la qualité des tableaux.
 
Par ses ors chauds ou ses bleus outremer, d'une figuration discrète ou pure abstraction, les toiles de Claude Saint-Jacques questionnent autant qu'elles plaisent. Ainsi ces trois Pénélope qui intriguent par la forme féminine sortie tout droit d'une statuaire médiévale. Ainsi cette série de six Indochine qui suggère le côté précieux, un peu iconographique des choses vieillottes habilement réarrangées; ou encore ces abstractions très actuelles par leurs frises qui appellent une forme d'intimité avec le spectateur. D'où une constante: tous les tableaux dégagent beaucoup de chaleur. On ne peut pas y être insensible.
 
"Je crois tout simplement que mes clients s'y sont retrouvés", me confiait Simon Blais. "Contrairement à d'autres travaux également valables, la production de Claude Saint-Jacques est comme entrouverte. Loin d'être fermée sur son seul discours artistique, elle laisse de la place pour l'interprétation que le spectateur veut bien en faire. Dans ce sens-là, l'oeuvre n'est vraiment pas hermétique."
 
Histoire de montrer la face cachée de la création, l'artiste s'est faite le sujet d'un clip réalisé par Jean-Louis Coté. Le document, intitulé Tic tac toe, relate chronologiquement la création d'un objet d'art, de la toile blanche à l'accrochage en galerie. Rapidement, on se rend compte comment l'artiste utilise les éléments qui vont lui permettre de peindre. Comme si elle était provoquée par dette matière qui s'accumule, le canevas par terre, elle s'enduit les mains de pâte. Sur fond de musique rock, elle altère, accroupie, la surface rectangulaire. Le geste est fort quoique non violent. Gratté, tamponné, comme autant de signatures diverses, le tableau change, il naît devant nous. Le document est unique, amusant, débridé et terriblement professionnel; quatre minutes des plus convaincantes.
 
"Mon travail est solitaire, dira l'artiste, je ne suis stimulée par rien d'autre que ce que je possède en dedans de moi. Je voulais que le monde voit comment je fais une toile, comment ça me rend heureuse de me graisser les mains et de les laisser bouger sur la toile..." Beaucoup de monde l'a vue, plusieurs l'ont aimée. Elle s'en est trouvée assurée, rassurée, dans sa démarche, prête à poursuivre, et... quasi heureuse.

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