Le bonheur de regarder

Un tableau peut m'émouvoir jusqu'aux larmes. Pourquoi? Je ne sais pas...

Mais ce que je sais, c'est que j'apprécie de plus en plus m'entourer de beauté.


Chez une amie, je tombe en arrêt devant un tableau représentant une femme. Une domestique, je parie ! Ses cheveux, sans doute roux, sont tapis sous un fichu orné de fleurs délicates. Cette coiffe à l'ancienne — un bavolet, je crois - est d'un blanc lumineux à reflets rosés, couleur épousée par la jupe... La jupe! Une explosion de chiffons que ma servante porte à bout de bras ; j'entends presque le bruissement du tissu.
Mon amie a acheté la plupart de ses tableaux avec son mari. Puis ce dernier est parti, n'emportant qu'une toile et... le lit. Dans la coquette maison qui abrite désormais sa collection (et son nouveau lit), elle contemple ses œuvres d'art, y découvrant chaque jour quelque élément nouveau. Une peinture révèle un à un ses mystères. Jamais tous! L'art est une quête (et une fête !) sans fin.
Ma servante a une lune oblongue pour visage. Pas de traits. Seule une ombre délimite sa mâchoire, son front... Elle semble pourtant étonnée, comme si je la surprenais en plein mouvement. Est-ce une cheminée derrière elle? Peut-être cette femme en sort-elle tout juste, miraculeusement indemne, l'âtre tout entier crépitant sous sa jupe... Qu'elle est émouvante!
Dans le salon de mes parents, il y avait un tableau représentant le lac Louise avec une «tache» de blanc en plein milieu. Du blanc à plafond échappé dans le lac par un peintre insouciant? Il va sans dire que mon intérêt pour les arts visuels ne vient pas de ma famille.
Je connais des gens qui collectionnent lithographies, huiles, aquarelles, eaux-fortes et encres. Par amour de l'art. Je les envie, car j'aime de plus en plus re-gar-der. Avoir près de moi ce que je trouve beau. Ce qui me parle.
Intriguée par sa servante, j'ai résolu de rencontrer l'artiste, la peintre Claude Saint-Jacques. Elle est arrivée à la galerie Gala à Montréal tout de noir vêtue, même les bottes. Ah ! du noir ! J'en portais aussi, histoire de ne pas trahir mon lourd passé dans le lac Louise... Mais au terme de notre longue entrevue, je me suis dit que cette histoire de look n'était que foutaise. «Quand on sait qui l'on est, on n'a pas besoin d'avoir l'air de...», soutient l'artiste.


C'est une splendeur blonde aux yeux si verts qu'on se mire dedans. Sa beauté? «Enfant, si je me vantais, mon père me regardait avec des yeux de tonnerre de Dieu», raconte Claude Saint-Jacques, qui a grandi dans le Québec des années 1950. Elle affirme qu'elle commence tout juste à parler d'elle-même en bien! Éducation, quand tu nous tiens... Elle a peint dès l'enfance et a fait les Beaux-Arts, malgré la désapprobation de ses parents. Son mari depuis 30 ans est son complice, son compagnon de voyage et son premier critique. C'est lui qui la tire de son atelier pour les repas - car, s'il n'en tenait qu'à elle, elle travaillerait tout le temps, dans une sorte de transe. Elle ne fait que des femmes : « Les hommes, j'ai essayé et ça ne marche pas. » Le corps féminin lui inspire des formes plus fluides et plus subtiles que celui des hommes. Pendant longtemps, les personnages de ses tableaux n'ont pas eu de tête. «C'est parce que t'as pas de tête?» ricanaient certains... Ils en ont maintenant une, mais pas de visage. Laisser parler les corps permet au spectateur d'être calme devant une peinture, estime l'artiste. À quoi bon plaquer des expressions sur un visage quand un seul déhanchement peut évoquer la sensualité?


Dans une œuvre récente, une femme contemple un oiseau, tranquille. «Ma fille adore les oiseaux. » II ne faut pas chercher plus loin. Pourquoi tel arbre est bleu, pourquoi ce bateau au bas de la toile, pourquoi, pourquoi, pourquoi... Il n'y a pas d'explication. Pour Claude Saint-Jacques, les gens n'ont qu'à se demander s'ils aiment la toile et s'ils peuvent vivre avec elle dans leur maison. «Le reste, c'est mon casse-tête à moi », dit-elle.
Sa palette se compose de noir, d'orange foncé, d'ocre, de crème et d'autres couleurs de terre. Depuis peu, elle introduit le bleu. Elle s'est un jour vautrée dans un rouge si intempestif qu'elle en a elle-même été effrayée ! Elle ne croyait jamais que cette toile se vendrait et le galeriste qui l'a mise en vitrine non plus. Mais un Italien qui passait par là s'en est entiché et l'a faite sienne.
Il y a beaucoup de liberté dans cette anecdote. Celle de l'artiste, qui suit son instinct. Celle de l'acheteur, qui écoute son cœur. Des deux bords, la liberté est importante parce que le regard de l'un est différent de celui de l'autre.
Claude Saint-Jacques m'est apparue comme une lionne déguisée en antilope, une femme pleine de contradictions ! Ce sont les gens que je préfère. Je me méfie du monde unilatéral... Pour mieux se faire entendre, elle n'élève pas la voix, elle chuchote. Surtout pour parler de ce qu'elle n'aime pas. L'hyperréalisme, par exemple. Eh qu'elle «haït» ça ! Comme les natures mortes, fleurs beurrées à gros traits et paysages statiques, qui équivalent pour elle à «de la peinture de calendrier».
«J'aimerais que le public soit plus éduqué», dit-elle. Elle se reprend aussitôt sur ce mot, qu'elle trouve condescendant. Elle précise : les gens devraient être informés de ce qui se fait en arts visuels. Et les initiés devraient parler d'art de manière moins distante, moins hermétique.
Je l'ai écoutée avec délices parler de gravure, de pigments transparents et de vernis spéciaux. De la matière dans laquelle je plongerais les mains. À l'ère du numérique et de la multiplication de l'image, ses œuvres sont uniques, tangibles. Pour s'en imprégner, il suffit de boire des yeux.

ANNE-MARIE LECOMTE, JOURNALISTE

article original

retour