Claude Saint-Jacques L'ORDRE DU DOUTE

 

guide Parcours, été 92, Robert Bernier

 
 
S'il existe un mot du vocabulaire français présent dans chacun des textes traitant de la création artistique c'est sans doute, sans l'ombre d'un doute, le mot doute. Et dans celui-ci il ne fera pas exception, même que son utilisation pourra être taxée de répétitive.
 
De plus, il paraît tellement naturel à l'essence même de la création ainsi qu'à la recherche personnelle qu'il semble cliché de l'utiliser comme qualificatif, voire outrancié d'en spécifier la particularité. Alors suis-je à ce point épris de... pour qu'il me faille en user à ce point. C'est que voyez-vous, je dois vous entretenir de l'artiste peintre Claude Saint-Jacques et rarement m'est-il arrivé de rencontrer une artiste à qui ce simple mot de cinq lettres va telle gant à la main.
 
Son &laqno; doute » à elle est tranquille. Tranquille comme le frémissement de la feuille au vent mais incessant comme la vague à la nouvelle marée. Femme de tête au tempérament que l'on devine parfois &laqno;orageux», sa détermination n'a d'égale que sa hâte de la concrétisation, avec juste assez de doute pour tempérer les élans intérieurs qui autrement dépasseraient largement le sept à l'échelle de Richter.
 
Comme peintre, Claude Saint-Jacques privilégie la matière. Son expression repose en grande partie sur la manipulation de celle-ci et des effets provoqués par ses divers outils. Cela devient une peinture tout à fait personnelle où l'artiste élabore un dialogue avec la matière laissant sur la toile son empreinte la plus intime: sa vie intérieure. Rarement elle travaille avec des couleurs vives, les bleus et les terre sont davantage de prédilection tant de son langage que de ses racines profondes.
 
Dans la conception populaire de l'art et de l'expression artistique, il est usuel d'associer l'acte créatif à l'émotion voire à l'état d'âme de l'auteur. Ce qui est, somme toute, un peu naïf comme définition puisque l'oeuvre artistique est un ensemble aussi complexe que l'humain qui l'a élaborée, soit un amalgame d'éléments raisonnés et d'éléments sentis, avec une participation aussi bien consciente qu'inconsciente. Dans cet ordre d'idée la peinture de Claude Saint-Jacques ne fait pas exception, elle est élaborée à partir d'une trame conceptuelle qui inspirera à l'artiste le traitement de la matière, la façon de construire son espace et la guidera dans son choix du sujet. Mais cette réalité cohabite avec la perception inconsciente des choses, cet invisible qui nous fait percevoir un monde qui ne se laisse jamais voir avec précision, sinon derrière le voile de l'intuition.
 
De la même manière quand Claude Saint-Jacques peint, elle pose un acte intellectuel et émotif mais par dessus tout elle pose un acte physique; tel le boxeur dans l'arène, elle mène face à sa toile un combat qui se situe à plusieurs niveaux et où l'adversaire n'est pas toujours identifiable, mais peut-être ne s'agit-il que d'elle-même. Avec sa série des "chaises" on remarque également dans sa démarche une approche tout à fait tactile. Elle aime toucher, assembler, manipuler les objets et la matière. Il ne faudra pas s'étonner le jour où on verra apparaître des sculptures de cette artiste. Il s'agira là d'une continuité logique de sa démarche. De cette démarche où le doute joue le rôle de catalyseur voire celui de moteur et de frein tout à la fois et, voilà où intervient la sagesse, celle qui contrôle l'utilisation de l'accélérateur ou du frein.

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