Claude Saint-Jacques

Corps et âmes

Louise-Marie Bédard, Parcours, printemps 2006

Ses formes féminines dépouillées, en mouvement troublant pour un temps, ne nous détournent pas de la vérité essentielle dont elles sont habitées. Elles sont tout, sauf silencieuses... Les trames de vie en séquences portent l'empreinte saisissante d'une réalité intime, d'un état d'être ou d'un inconscient collectif que l'artiste révèle par intuition. Parcours d'une aspirante à la pureté d'une interpénétration entre le corps et l'âme.

Formée en gravure aux Beaux-Arts, Claude Saint-Jacques aime gratter et aller découvrir ce qui se cache sous les couches de son travail, révéler la lumière qui vient de l'intérieur et, ainsi, ce qui se cache encore derrière son émotion du moment. Sa préoccupation de la situation des femmes dans le monde et son propre rapport saisi sur le vif s'expriment dans l'intensité, comme une nécessité impérative de témoigner. Les formes sensibles sont suggérées pour mieux saisir l'essence universelle.

Autrefois, ses tableaux représentaient souvent un corps féminin échappant à la réalité objective par des contours flous, des nuances de sensibilité, un agrandissement dans le sens de la longueur. La composition était tracée dans des transversales plutôt que dans des frontières nettes, ce qui donnait une souplesse au sujet central et un certain équilibre procédant des formes dans cet espace d'amorce de conjugaison entre l'être, encore incomplet, sans physionomie, et son environnement. Un témoignage identitaire se révélait dans la dimension plastique et picturale, entre la figuration et l'abstraction, inscrivant le propos dans la vision intérieure, le voyage au coeur de soi, exprimé par les tonalités sombres, et la présence tactile sur le support, comme une trace de la démarche introspective.

Dans ses oeuvres récentes, signe d'un accord entre soi et le monde, les rapports reliés expriment la réconciliation intérieure. De nouveaux sujets vivants entourent de plus en plus la forme centrale avec un raffinement et une souplesse dans la variation des couleurs et le rythme. Le désir de saisir en soi et hors de soi le ruissellement du temps donne plus de liberté au langage et à la gestuelle. Comme si le baromètre de son niveau vital allongeait l'horizon de son oeuvre, le rendu est plus brut, plus ferme, plus ouvert et moins tactile. Le miroir traversé, une autre manière d'être et une nouvelle assu­rance jaillissent de la composition jusque dans les couleurs à la fois plus vibrantes et plus sereines qui accueillent le surgissement de la lumière.

La démarche intime transfusée dans l'oeuvre amène une vitalité qui ne brise pas le rythme de la production précédant la sortie de la chrysalide. La composition s'inscrit dans la conti­nuité et la persistance. Ce n'est pas une rupture, mais une ouverture, la silhouette autrefois solitaire, même si l'esprit des rapports influençait subti­lement l'ensemble dans des contrastes et une géométrisation de l'espace, s'approche désormais ou s'entoure de formes plus nettes dans une trame conceptuelle émotive. Entre les femmes qui se profilent un langage fécond a germé et une harmonie baigne l'atmosphère. La présence des autres, la distance franchie, l'univers pictural est animé d'un souffle régénérateur qui donne à l'expression une force et une puissance indéniables, mais dans une sim­plicité, un sryle dépouillé, un respect et une transparence où l'énergie du nouvel état, des échanges et des mouvements conserve les silhouettes dans une dimension poétique, plus spirituelle et symbolique que physique.

Ce pouvoir de conciliation entre le passé et le présent, dans le registre inépuisable de sen­sations, d'impressions et de nuances de sensibilité de l'artiste, dynamise le visuel aptyque jusque dans les clair-obscur et laisse présager une conti­nuation dans la même voie de reviviscence. Les couleurs de la palette initiale, avec ses dominances, le noir, l'or, le sépia, le crème, ses accents de terre chaude et vivante, contenaient les semences de tous les mouvements et continuent de suivre l'inspiration de l'artiste confirmée, mais, par contrastes, la lumière des fonds est accentuée. La profondeur et le relief, cette apparence de gravure en creux, témoignent de l'exploration passionnée de la technique à travers l'acrylique, le vernis, l'encre de chine, le pastel, le crayon qui laisse sa trace légère, des appliqués qui s'impriment dans la transparence, authentifiant et illuminant chaque rencontre avec la toile et tous les rapports.

En présence des dernières toiles de Saint-Jacques, la douceur de la patine et des tonalités laisse un souvenir ineffable, un sen­timent de plénitude. Le regard traverse les interdépendances dans la fluidité jusqu'au coeur de l'oeuvre et pénètre dans le langage intérieur et la force de vie de l'artiste. Pour déchiffrer l'univers pictural de Claude Saint-Jacques, il faut voir au-delà des formes acquises la réalisation d'un parcours intime vers la liberté d'être d'un esprit toujours en éveil, mais que les fortes marées ont déserté...

En permanence à l'Harmattan de Baie-Saint-Paul, à l'Estampe Plus de Québec, chez Michel Bigué, à Saint-Sauveur, à la Galerie St-Dizier du Vieux-Montréal, à l'incontournable galerie Thompson-Landry de Toronto, nouveau fleuron de l'art québécois à l'extérieur de nos frontières à découvrir, ou au :   www.claudestjacques.com.   Le vidéo clip-art « Après les mots » est d'une aussi rare éloquence sur le parcours artistique et plas­tique que les étonnantes expressions de la vie dans les com­positions de la galerie virtuelle.

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