DOSSIER CORPS ET FEMME

Vie des arts no 165, Hedwidge Asselin

 

Claude Saint-Jacques et l'image autobiographique

 

 
Tout à fait dans la lignée de la modernité et ce, pour le plaisir de nos yeux, Claude Saint-Jacques se répand corps et couleurs sur la toile comme en témoignent ses oeuvres récentes de la série Corpus.
Claude Saint-Jacques fait partie de ces créateurs qui recherchent leur identité à partir d'expériences vécues, privilégiant le subconscient et amenant souvent une réévaluation du hasard et du destin. Le savoir-faire étant pour elle moins important que la manière d'être, son art cesse de s'interroger lui-même pour se mettre au service d'une réalité qui lui est extérieure. La peinture devient le champ de réalisation de l'intuition, la pratique où s'inscrivent des rapports inconnus entre l'artiste, le monde et les autres.
 
L'artiste vit et se réalise dans ses images. Son langage est personnalisé même si ses sujets ou son style ne la singularisent pas. Au spectateur pressé, elle donnerait même à penser qu'elle prolonge ce que jusqu'ici on a catalogué sous la rubrique expressionnisme, sa créativité et sa subjectivité étant au centre de son activité. Ses oeuvres sont liées aux événements quotidiens et personnels. Elles forment les pages d'une sorte de journal intime et témoignent d'une disponibilité que l'art enregistre dans la distance qui sépare le réel de l'individu.
 
Cette artiste se soucie peu des réactions d'autrui. Elle cherche à voir d'une manière qui échappe aux possibilités physiques de l'oeil, elle lit le monde à regard découvert, avec autant de méfiance pour les effets photomécaniques que pour les codes de représentations imposés par la culture. Les images qu'elle trace représentent autant d'indiscrétions, d'aveux qui n'auraient pas lieu hors des circonstances de l'art.
 
 
AU CENTRE DE L'OEUVRE
 
Se construire dans l'oeuvre, y enregistrer ses rapports aux autres en s'y prolongeant totalement, ne constituent pas une expérience tout à fait nouvelle mais demeurent intéressants car les données de la représentation s'appuient sur ce qui échappe à l'évidence. Inquiète de tout ce qui bouge et se métamorphose selon des lois invisibles à l'oeil nu, l'artiste met à nu ses désirs et tout ce qui échappe à la programmation de la raison. Sa recherche d'identité la force à interroger son langage quand elle veut voir pourquoi ça fonctionne plutôt que comment ça fonctionne.
 
Il s'agit de prendre conscience de ce qui oblige le peintre à construire comme la nature, avec les moyens de son art. Allant du dehors vers le dedans, l'artiste inscrit en exposant ses doutes, ce qui a été perdu, en ne se fiant qu'à son intuition. Une telle recherche ramène à l'ordre du secret, de l'intimisme. Dans les "Corpus", le modèle vivant est pris en considération et regardé comme s'il n'avait jamais été vu, avec spontanéité, au cours d'une lecture improvisée, lors d'une rencontre inopinée.
 
Se mettant au centre de l'oeuvre, Claude Saint-Jacques recherche l'unité entre son corps et son esprit, dans une expérience assez indéterminée pour que l'inconnu puisse s'y faire jour, et assez involontaire pour que l'image du désir y trouve prise.
 
ÉCHAPPANT À TOUTE THÉORIE
 
Mais son travail s'affirme de manière péremptoire dans la recherche de l'identité, quête pour elle de première importance. Le rapport au corps, l'utilisation du quotidien ne deviennent possibles qu'au moment où il s'agit moins d'élaborer une nouvelle théorie de l'existence que d'assumer le problème de la survie.
 
Elle innove par sa manière d'arriver à la connaissance à travers l'instinct, à travers l'observation d'elle-même comme s'il s'agissait d'une inconnue, à sa manière de prendre le temps. Immergeant le moi biologique et psychologique dans un moment qui force à le déborder, Claude Saint-Jacques confronte l'art à l'immédiateté du réel; échappant à toute théorie, elle inventé une manière d'être autrement, s'affirme avec une liberté très large en s'ouvrant à des situations qui offrent d'autres possibilités de vie ou de survie.
 
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